Victoire électorale historique pour Sanae Takaichi
Christofer Govaerts
Un nouveau tournant s’annonce-t-il pour le Japon ?
Pourquoi la victoire de Takaichi est‑elle historique ?
Le dimanche 8 février 2026, une page de l’histoire politique du Japon a été écrite. À la suite de la convocation d’élections anticipées, le LDP le parti de la Première ministre Sanae Takaichi a enregistré un résultat historique.
Le LDP a remporté pas moins de 316 des 465 sièges à la Chambre des représentants (68%).
La victoire fut même encore plus large, puisque le parti aurait théoriquement obtenu 330 sièges. Faute de candidats immédiatement disponibles dans certaines circonscriptions, le LDP a en effet décidé de transférer 14 sièges à d’autres partis.
Dans l’histoire moderne du Japon d’après-guerre, jamais un parti n’avait provoqué un tel raz-de-marée électoral. Et cela est d’autant plus remarquable que le LDP était, à peine six mois plus tôt, politiquement à bout de souffle et largement distancé dans les sondages.
L’arrivée de la première femme japonaise au poste de Première ministre marquera-t-elle un tournant décisif, et quels sont les enjeux ?
Avant que le parlement ne soit dissous et que des élections anticipées ne soient convoquées, la coalition sortante (dirigée par le PLD) a décidé de voter le budget pour 2026. Celui-ci s’élève à quelque 122 000 milliards de yens, soit environ 800 milliards de dollars américains ou près de 700 milliards d’euros. Ce budget constitue lui aussi un record japonais en valeur absolue, avec une hausse de 6% sur une base annuelle. Cela n’est toutefois pas sans implications, notamment en combinaison avec les promesses électorales lesquelles, si elles sont mises en œuvre, pourraient surtout avoir des répercussions sur le déficit.
L’inflation comme thème électoral
L’un des principaux thèmes de la campagne électorale était l’inflation, et plus particulièrement la hausse des prix alimentaires, avec un pic d’inflation de plus de 6% l’année dernière. Certaines catégories de produits alimentaires japonais essentiels et populaires ont même subi des augmentations de prix de plus de 10% (riz, nouilles).
Le gouvernement s’attelle désormais à faire baisser ces hausses de prix en supprimant, pour une période de deux ans, la taxe sur les denrées alimentaires (taux standard de 10% et taux réduit de 8%).
Cette mesure a toutefois un impact considérable sur le budget, puisque le Trésor public perd l’équivalent de plus de 30 milliards de dollars de recettes. Combiné à la promesse selon laquelle les nouvelles initiatives budgétaires ne seraient pas financées par l’émission de dette supplémentaire, cela signifie, strictement parlant, que l’État devra trouver des ressources ailleurs, soit via de nouveaux impôts, soit par une réduction de certaines dépenses.
Or, dans le cas du Japon, la situation budgétaire constitue un enjeu politique majeur dans une perspective historique. La dette brute en circulation représente environ 260% du PIB, tandis que le déficit, bien que réduit, s’élève encore à 3% du PIB.
L’importante dette accumulée au cours des quarante dernières années fait que la charge annuelle de financement de la dette absorbe 25% du budget des dépenses, se plaçant au deuxième rang après la Sécurité sociale, qui en représente environ 33%. Cela laisse évidemment de moins en moins de marge pour mener une politique active si ce problème budgétaire devait à nouveau s’aggraver.
Et cela constitue un véritable défi, d’autant plus que les taux d’intérêt à long terme, qui ont oscillé autour de 0 % pendant des décennies, sont nettement repartis à la hausse depuis 2022. Le taux à dix ans s’élève désormais à 2,15%, tandis que le taux à trente ans a frôlé les 4% en début d’année (niveau actuel : 3,35%). La menace d’un effet « boule de neige » des taux d’intérêt plane donc de nouveau au-dessus du gouvernement comme une épée de Damoclès.
Thatcher comme modèle
Takaichi se décrit elle-même comme une adepte de Margaret Thatcher, et cela transparaît par endroits dans son programme en 17 points. Au cœur de son agenda figure la « nouvelle économie ». Cela signifie que le gouvernement cessera de soutenir les secteurs traditionnels et en déclin, pour se concentrer davantage sur les secteurs d’avenir : l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et la recherche spatiale.
Par ailleurs, une réforme institutionnelle est également envisagée, le pays se trouvant pratiquement en permanence en mode campagne électorale, avec les généreuses promesses populistes que cela implique.
Politique étrangère : la Chine et les États-Unis
En ce qui concerne la Chine, les relations se sont récemment à nouveau tendues. Takaichi n’hésite pas à employer un ton ferme. En novembre dernier, elle a ainsi déclaré que si la People's Republic of China annexait Taiwan par la force, cela entraînerait une crise existentielle et des conséquences constitutionnelles pour le Japan. Par cette dernière formule, elle faisait référence à la section « Peace and Security » de la Constitution japonaise, qui autorise le gouvernement à intervenir militairement dans le cadre de la légitime défense. En résumé : une attaque contre Taïwan serait une attaque contre le Japon.
Ce différend n’est toujours pas résolu sur le plan diplomatique et a récemment conduit la Chine à imposer une interdiction d’exportation vers le Japon pour certains métaux rares, ainsi qu’à émettre un avis de voyage défavorable. Les programmes d’échanges culturels restent également « en suspens » du côté chinois.
Par rapport aux relations commerciales avec les États-Unis, le Japon a conclu en juillet dernier un accord laborieux prévoyant des droits d’importation de 15%, assorti d’un engagement d’investir quelque 550 milliards de dollars dans l’économie américaine au cours des prochaines années. Pour l’instant, cet accord tient toujours, mais si Donald Trump devait instaurer de nouveaux régimes tarifaires mondiaux supérieurs à 15%, l’accord pourrait être compromis.
En outre, l’Inde et l’Europe ont, pour l’instant, reporté la ratification parlementaire de leurs accords respectifs avec les États-Unis, et l’accord entre la Chine et les États-Unis pourrait prochainement être abandonné.
Au niveau mondial, la victoire électorale de Takaichi a été accueillie de manière relativement positive, à l’exception de la Chine. Sur le marché obligataire japonais, le calme est revenu après quelques semaines agitées. La dépréciation continue du yen semble également s’être récemment stabilisée. Des lignes rouges claires ont été fixées : un niveau de 160 face au dollar américain et de 180 face à l’euro.
La Bourse japonaise, qui avait déjà affiché de belles performances ces dernières années, est récemment passée à la vitesse supérieure : le matin de la victoire électorale, le Nikkei 225 a progressé de plus de 5% et affiche désormais, à la fin février, un gain de 17% depuis le début de l’année.
Pour l’instant, le Japon sous la direction de Takaichi a donc le vent en poupe et on lui accorde bien plus que le simple bénéfice du doute. Il n’en demeure pas moins que le pays reste confronté à de grands défis, non seulement économiques et financiers, mais aussi démographiques. Le vieillissement de la population et la baisse de la natalité constituent en effet des problèmes particulièrement aigus.