Entre inflation et croissance : pourquoi les taux d’intérêt augmentent dans le monde
Gian Schamp
Les deux principaux directeurs de banques centrales du monde ont été contraints, le mois dernier, de relever leurs taux directeurs en raison d’une inflation persistante et d’un marché du travail qui reste solide.
Les banques centrales optent à nouveau pour une politique plus restrictive
Kevin Warsh de la Fed (la banque centrale des États-Unis) a relevé le taux directeur américain de 25 points de base (pbs), le portant dans une fourchette de 3,75 % à 4,00 %. Il a souligné que « ceux qui se trouvent dans la position la plus fragile sont ceux qui bénéficient le plus de la stabilité des prix », faisant référence à la partie de la population située sous la classe moyenne, qui éprouve depuis un certain temps des difficultés financières dans la branche inférieure d’une économie en forme de K.
Nous vivons en effet depuis quelque temps dans une économie à deux vitesses. Les personnes ayant investi dans des actions, l’immobilier, les matières premières ou d’autres actifs réels ont réalisé d’importantes plus-values et bénéficient d’un effet richesse positif grâce à l’augmentation de la valeur de ces actifs. Elles se trouvent dans la branche supérieure du K.
En revanche, pour les personnes qui n’investissent pas et ne possèdent ni immobilier ni autres actifs réels, la situation économique est perçue tout autrement. Elles constatent une hausse continue du coût de la vie sans que leurs revenus n’augmentent suffisamment pour compenser cette hausse. Elles se trouvent clairement dans la branche inférieure du K.
Le président américain Donald Trump exerçait depuis longtemps une pression sur Warsh afin d’obtenir une baisse des taux directeurs. Nous avons donc considéré comme un signal fort de la part de la Fed sa décision unanime de procéder à sa première hausse de taux en trois ans, réaffirmant ainsi son indépendance.
L’Europe n’échappe pas non plus aux pressions inflationnistes
Plus près de nous, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), a elle aussi été contrainte de relever le taux directeur européen. Il s’agissait déjà de la deuxième hausse en seulement trois mois. La zone euro connaît également une inflation supérieure à l’objectif fixé, les derniers chiffres faisant état de 3,3 % contre un objectif de 2 %.
Les taux d’intérêt à long terme, davantage influencés par l’offre et la demande sur les marchés, continuent également de subir des pressions à la hausse dans différentes régions du monde. Le mois dernier, plusieurs seuils symboliques et historiques ont été franchis :
- Le taux américain à 10 ans a dépassé les 5 %, un niveau qui n’avait plus été observé depuis avant la grande crise financière de 2008.
- En Allemagne, il faut remonter à 2011 pour retrouver le niveau actuel de 3,5 %. C’était alors en pleine crise de la zone euro, lorsque le manque de confiance poussait les investisseurs à exiger des rendements relativement élevés sur les titres de dette européens.
- Au Japon, le taux à 10 ans a dépassé les 3 %, un niveau qui n’avait encore jamais été atteint au cours du présent millénaire.
Est-ce l’inflation ou le taux réel qui est à l’origine de la hausse des taux longs ?
Il est particulièrement intéressant de constater que la hausse des taux d’intérêt à long terme aux États-Unis ne s’explique pas tant par une augmentation des anticipations d’inflation que par la hausse des taux réels. Le taux réel se calcule comme le taux nominal moins les anticipations d’inflation*.
Parmi les facteurs, non exhaustifs, qui contribuent à faire monter davantage les taux réels figurent :
- le niveau élevé de l’endettement américain et la persistance des déficits budgétaires ;
- la concurrence exercée sur les obligations d’État américaines par les besoins de financement des hyperscalers sur le marché des obligations d’entr prise ;
- les perspectives d’une croissance économique plus forte grâce aux gains de productivité attendus de l’intelligence artificielle.
Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour les investisseurs ?
Plus les taux d’intérêt augmentent, plus les opportunités deviennent attractives pour les investisseurs prudents souhaitant placer leur argent dans des obligations ou d’autres instruments à revenu fixe. Aujourd’hui, les investisseurs du monde entier peuvent verrouiller des rendements sur de longues périodes à des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis plusieurs décennies.
Toutefois, ceux qui prennent position trop tôt s’exposent à des pertes temporaires en capital si les taux poursuivent leur hausse.
Par ailleurs, le rendement final d’un investisseur obligataire ne dépend pas uniquement du coupon. L’évolution des taux réels, des anticipations d’inflation et des taux de change joue également un rôle essentiel.
Nous estimons que la volatilité actuelle des taux n’a pas encore disparu. C’est pourquoi nous privilégions des solutions obligataires flexibles, capables d’augmenter, de réduire ou de couvrir rapidement leur exposition aux taux d’intérêt lorsque les conditions de marché l’exigent.
* Les anticipations d’inflation du marché peuvent être estimées en mesurant l’écart entre le rendement d’une obligation d’État nominale et celui de son équivalent indexé sur l’inflation (« inflation-linked »). Au cours de l’année écoulée, ces anticipations sont restées stables autour de 2,40 % d’inflation annuelle attendue à 10 ans aux États-Unis. À l’inverse, c’est le taux réel qui explique presque entièrement la hausse des taux nominaux américains. À long terme, l’intelligence artificielle exerce un effet désinflationniste et peut ainsi expliquer pourquoi les anticipations d’inflation à long terme restent stables malgré les tensions inflationnistes observées à plus court terme.
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